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6 mars 2020

Et j’étais nue et libre

J’avais l’impression de disparaître, un peu comme si tout ce qui m’amusait ne m’amusait plus et tout ce qui me rendait heureuse ne me faisait plus rien et un peu comme si toute mes ambitions avaient complètement disparues et comme si un peu je devenais complètement sans rien du tout et j’avais un peu vraiment beaucoup peur dedans parce que j’avais l’impression qu’il ne fallait pas qu’il fallait que tout reste comme avant que rien ne change du tout que les mêmes choses qui me faisaient sourire devaient encore me faire sourire et que les mêmes choses qui me faisaient pleurer devaient me faire pleurer encore de la même façon sauf que là tout disparaissait et tout changeait et s’en allait et rien ne restait plus sauf une sensation grosse de vide et que tout m’échappait et que je disparaissais.—Et j’avais raison, sauf que pas vraiment. « Je » disparaissait.
Un peu comme si j’avais joué dans une grande pièce de théâtre depuis des années et des années encore et qu’au fil des années j’avais oublié un peu complètement que c’était un personnage et que j’avais fini par croire que c’était ce qui moi j’étais et maintenant le rideau était tombé et le décor avait disparu et tout le monde était rentrée chez elle et il ne restait plus que moi et ma personnage toutes seules, enlacées comme collées comme fusionnées, mes mains bien crispées fermées sur mon costume et sur mon masque comme la terreur de me perdre—Sauf que ce n’était pas moi. Ça n’a jamais été moi. Tout ce qui l’amusait n’était pas à moi et tout ce qui la rendait heureuse aussi et toutes ses ambitions aussi et tout ce qui la faisait sourire aussi et tout ce qui la faisait pleurer non plus. Et il a fallu que je fasse le deuil de moi, le deuil du JE que j’avais tellement aimée accrochée attachée depuis tellement d’années. Et qu’en pleurant quand même un peu j’ouvre enfin, finalement, mes mains crispées et que j’enlève mon costume et que je me mette complètement nue et que j’enlève mon masque et que je le laisse tomber et que je la laisse disparaître pour toujours. Ça n’avait jamais été moi. Moi j’étais beaucoup plus que ça. J’étais tout le reste, trop grande pour en faire une personnage. Et j’étais nue et libre. 🖤